Depuis le début de l’année, les services publics français sont pris pour cible par des vagues d’attaques informatiques d’une ampleur inédite. Après le piratage retentissant de la Direction générale des finances publiques, c’est au tour de l’Éducation nationale de se retrouver sous le feu des projecteurs de la cybercriminalité. Le groupe ZeroBytes, déjà connu des enquêteurs pour ses précédents forfaits, affirme avoir exfiltré une masse considérable de fichiers sensibles.
Une revendication signée ZeroBytes : que contient vraiment le butin ?
Le groupe de pirates, qui avait frappé le fisc quelques semaines plus tôt, a publié sa revendication sur le réseau social X. Selon ses dires, les systèmes informatiques du ministère auraient été compromis, permettant l’extraction d’environ 43 gigaoctets de données, répartis dans plus de 2 600 fichiers. À ce stade, aucun élément n’a été officiellement authentifié, et le ministère n’a pas réagi publiquement. Une prudence compréhensible, tant les affirmations des cybercriminels méritent souvent d’être vérifiées.
Des lignes brutes aux millions de personnes : l’écart à ne pas franchir
Le volume annoncé donne le vertige : 346 178 591 lignes. Pourtant, ces lignes techniques brutes et non dédoublonnées ne correspondent pas à autant d’individus, comme le groupe le précise lui-même dans sa communication. En croisant ses fichiers, ZeroBytes estime avoir identifié environ 1,22 million d’élèves distincts et 4,35 millions de matricules de personnels. Ce dernier chiffre engloberait plusieurs décennies d’archives, incluant d’anciens agents et des retraités, comme le note le média spécialisé FrenchBreaches. Une nuance de taille, qui évite de céder à la panique sans pour autant minimiser la gravité de la fuite.
Les catégories de données évoquées par le groupe de pirates sont nombreuses et particulièrement sensibles. En voici le détail :
- 🆔 Données d’identité : noms, prénoms, dates et lieux de naissance
- 🏠 Adresses personnelles et professionnelles, courriels, numéros de téléphone
- 🎓 Parcours scolaires : inscriptions, absences, notes, compétences, dossiers disciplinaires
- 📋 Suivi spécifique : orientation, décrochage scolaire, decisions des groupes de prévention
- 🔑 Identifiants, matricules, statuts de comptes et empreintes de mots de passe
Côté élèves : des fichiers scolaires remontant à 2005
Le groupe assure détenir les bases de l’académie de Créteil avec des données allant jusqu'à 2005 : identifiant national élève, adresses des responsables légaux, transports, restauration ou encore garde périscolaire. Il mentionne aussi des exports nationaux issus de SCONET pour les années 2025 et 2026, qui concerneraient des collégiens et lycéens, avec le détail de leur scolarité, leurs compétences et leur suivi contre le décrochage. Les bases MGI et PELV2, utilisées pour les élèves en difficulté, sont également citées.
Côté personnels : I-Prof et annuaires LDAP
Les personnels ne sont pas épargnés. ZeroBytes revendique les données I-Prof des 33 académies, concernant enseignants, AESH, ATSEM, agents administratifs, anciens personnels et retraités : identités, contrats, qualifications, formations et historiques administratifs. Il affirme en outre détenir deux annuaires LDAP complets, ceux de Créteil et de Versailles, soit environ 602 000 comptes, avec identifiants, adresses électroniques, fonctions, établissements de rattachement et empreintes de mots de passe au format SHA/SSHA et Windows NT.
Une intrusion VPN prolongée : la méthode des pirates
Le groupe affirme avoir obtenu un accès VPN aux systèmes visés et y être resté plusieurs semaines. Dans un message adressé à l’administration, il lance cette phrase glaçante : « vous m’aviez détecté, mais vous ne m’avez pas coupé ». Une déclaration qui, si elle se vérifiait, révélerait une faille majeure dans la sécurité informatique du ministère. Les données décrites comprennent des informations sur des mineurs, des dossiers disciplinaires, des éléments sur les élèves en difficulté, des empreintes de mots de passe et, selon la revendication, des clés d’accès SSH. De quoi exposer les personnes concernées à des risques d’hameçonnage ciblé et d’usurpation d’identité.
Dans un lycée de Créteil, un conseiller principal d’éducation contemple les notifications qui s’accumulent sur son écran. Il pense à ces fiches de rentrée qu’il a remplies chaque année, à ces numéros de sécurité sociale, à ces adresses, à ces histoires familiales parfois fragiles. Ce que les pirates appellent froidement des « enregistrements », ce sont aussi des trajectoires humaines. Une prise de conscience s’impose : la protection des données ne se résume pas à une question technique, elle engage la confiance que les citoyens accordent à leurs institutions.
Une année 2026 noire pour la cybersécurité publique
Cette nouvelle attaque informatique s’inscrit dans une séquence particulièrement sombre. Quelques jours seulement après le scandale du fisc, où ZeroBytes a également revendiqué le vol de données de la DGFiP, le ministère de l'Éducation nationale se retrouve dans la tourmente. L’administration fiscale a confirmé deux intrusions survenues fin juin et fin juillet, avec le vol de données concernant au moins 678 000 particuliers et professionnels, ainsi qu’environ 200 000 comptes de fichiers cadastraux. Le parquet de Paris a ouvert une enquête, et le Premier ministre Sébastien Lecornu a réuni une cellule interministérielle de crise, demandant à l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) un audit approfondi.
Des précédents qui interrogent la sécurité informatique
L’Éducation nationale n’en est pas à son premier coup dur. En mars, le piratage du portail RH Compas a exposé les données de 243 000 agents et stagiaires. À la mi-avril, une attaque visant un service rattaché à ÉduConnect a touché des élèves. Fin juillet, un troisième incident lié au système de formation des personnels a concerné les agents ayant exercé en académie depuis 2001. Le ministère avait alors précisé que ce système ne contenait « ni données bancaires, ni mots de passe, ni données relatives aux élèves ». Trois incidents, puis quatre avec la présente revendication. La répétition de ces épisodes, parfois qualifiés de « fuites de données », interroge sur les pratiques de cybersécurité au sein d’une institution qui gère pourtant près de douze millions d’élèves et plus d’un million d’agents.
Quelles conséquences pour les élèves et les personnels ?
Si les fichiers étaient authentifiés, les conséquences concrètes pourraient se matérialiser par des campagnes d’hameçonnage extrêmement ciblées, des tentatives d’usurpation d’identité ou encore des fraudes aux prestations sociales. Les parents, les enseignants, mais aussi les anciens agents et retraités devraient redoubler de vigilance face aux courriels suspects. La question n’est plus de savoir si une nouvelle attaque informatique frappera, mais quand elle le fera, et comment les institutions sauront protéger ceux qui leur confient leurs données personnelles.

Après dix ans de classe, d’abord en REP à Vénissieux puis en lycée polyvalent à Villeurbanne, Amine a quitté progressivement l’enseignement en 2021 pour l’édition pédagogique, aux côtés d’éditeurs scolaires et de plusieurs INSPÉ, avant de lancer ce fanzine numérique.